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« Il fait un peu penser à Citizen Kane » l’iconologue Jean-François Diana dissèque le règne Infantino

Pouvez-vous vous présenter en quelques mots ?

Je m’appelle Jean-François Diana. Je suis maître de conférences en sciences de l’information et de la communication à l’Université de Lorraine et chercheur au Centre de recherche sur les médiations (CREM). Mes travaux et mes publications portent sur l’étude des images et de façon plus spécifique des médias et des pratiques journalistiques. Mon approche est plus iconologique que sémiologique. L’iconologie permet d’interroger le visuel contemporain en s’appuyant sur une méthode rationnelle. De la pure description (savoir regarder et discerner) à l’analyse en interrogeant les conventions sociales et les conditions historiques de construction d’une image, enfin jusqu’à l’interprétation qui va dégager des thématiques fortes et les symboles essentiels à la discussion critique. Je m’intéresse notamment aux discours produits par les images dans l’espace public social. L’histoire se raconte autant par les textes que par les images. J’observe en particulier la résonance et la circulation des images et des textes et j’observe la façon dont l’opinion publique se les approprie. Outre mes missions académiques, je fais partie du comité de rédaction de la revue Football(s) qui a consacré son dernier numéro aux États-Unis : Voyage au pays du Soccer :

Vous écrivez que cette Coupe du monde a été avant tout un objet médiatique et politique. À quel moment le football cesse-t-il d’être le cœur de l’événement pour devenir un simple prétexte ?

On peut dire que la Coupe du monde a été pensée comme cela dès l’origine. À l’époque, on visait l’universalité — on ne parlait pas encore de visibilité médiatique. Dans le premier cas, nous sommes dans le registre de la concorde ; dans le second, c’est plutôt l’individualisation immédiate qui prime. C’est le constat que nous pouvons faire aujourd’hui. La compétition est née de la volonté commune de Jules Rimet et de Robert Guérin, journaliste au Matin. C’est en assistant au tournoi de football aux Jeux olympiques de Paris en 1924 que l’idée a germé. L’émotion ressentie a été telle que les deux Français ont œuvré pour imposer leur idée lors du congrès d’Amsterdam, le 26 mai 1928. Rimet deviendra le président inamovible de la toute récente Fédération internationale de football association (FIFA), de 1921 à 1954. Le personnage est si important dans l’histoire du football que, dans le futur musée du football ouvrier et de l’immigration de Jœuf (Meurthe-et-Moselle) — inauguration prévue en 2028 dans la ville de naissance de Michel Platini —, un espace particulier lui sera dédié. Il faut aussi noter que le début du XXe siècle, c’est l’époque des événements sportifs parrainés par les grands journaux, dont la plupart sont illustrés. Le plus célèbre d’entre eux est bien entendu L’Auto, à l’origine de l’aventure du Tour de France, créé le 1er juillet 1903 grâce à un duo légendaire de journalistes : Henri Desgrange et Géo Lefèvre. Pour cette première édition, 65 000 exemplaires du journal furent vendus en moyenne.

Jean-François Diana, Chercheur-Enseignant à l’Université de Lorraine / Crédit Agence Blitz / Lu

Pour vous donner une échelle de valeur : en 1930, lors de la première édition en Uruguay, ce sont 13 nations qui disputèrent 18 matchs en présence de plus de 500 000 spectateurs, sous l’œil de 400 journalistes. En 1934, c’est par la radio… et le téléphone que les informations parviennent. C’est surtout l’édition suisse de 1954 qui voit l’Europe de la télévision s’organiser. Les 8 États fondateurs du réseau global (France, Grande-Bretagne, Belgique, Allemagne, Pays-Bas, Suisse, Italie et Danemark) permettront d’assurer la retransmission de 12 des 26 rencontres. En 1958, ce sont 5 millions de téléspectateurs qui « assisteront » à la demi-finale entre la France et le Brésil. L’explosion des ventes de téléviseurs en Angleterre a permis, en 1966, de « voir » le but historique de Geoffrey Hurst à la 100e minute en finale contre l’Allemagne, un but qui « n’a jamais été marqué ». L’Équipe ajouta : « Ce qui n’empêche pas les Anglais d’avoir largement mérité leur victoire volée ! »

Le football entre définitivement dans l’ère de la société du spectacle, comme media event, en 1970. « Le monde entier devant la TV », titrait L’Équipe, car la finale entre le Brésil et l’Italie fut diffusée en couleurs dans 52 pays pour environ 600 millions de téléspectateurs. En 1998, la Coupe du monde en France a été vue par 37 milliards d’individus… en audience cumulée. Et depuis 2002, l’organisation en Corée du Sud et au Japon — connue pour ses graves soupçons d’arbitrage et de corruption en faveur des pays organisateurs — a inauguré l’ère de la rentabilité, que les trois dernières éditions ont confirmée. C’est un toboggan infernal depuis la Russie (2018). Le Qatar (2022) est hors-sol. 2026 (en particulier aux États-Unis) a exhibé toutes les outrances et la dérégulation sans contrôle.

Entre l’extension à 48 équipes, les 104 matches, la multiplication des contenus, des cérémonies et des activations commerciales, la FIFA n’est-elle pas en train de confondre croissance économique et intérêt sportif ?

Je m’intéresse à la dimension sportive, en tant qu’amateur éclairé. Je fais part de mon expérience esthétique d’observateur médiatique. Je m’efforce d’analyser les conditions dans lesquelles sont fabriquées les images et les effets qu’elles produisent sur l’opinion publique. Que m’apportent comme données les dispositifs de réalisation hautement codifiés ? Régulièrement, je me pose cette question en regardant un match sur un écran : que dois-je faire de cette richesse d’informations qui m’est transmise ? Elles sont clairement de plus en plus dissonantes (et trébuchantes). Elles dénaturent l’essence même du jeu. Vous comprenez bien que des économistes répondraient beaucoup mieux que moi à cette partie. En revanche, ce qui me semble une évidence, c’est que la Coupe du monde est perçue comme une mine d’or qu’il faut exploiter au maximum et essorer jusqu’à tarissement. Infantino semble se moquer de l’avenir. On peut assez aisément faire le parallèle avec ce qui se passe en Formule 1, où la FIA a montré l’exemple : multiplication des Grands Prix dans des pays au régime autoritaire ou dictatorial, rémunération et exposition maximales. Pour autant, le spectacle n’est pas à la hauteur. Ce n’est pas parce que c’est visible qu’on y voit grand-chose.

Cette Coupe du monde a été marquée par une omniprésence de Gianni Infantino, souvent davantage visible que les joueurs eux-mêmes. Assiste-t-on à une personnalisation du pouvoir comparable à celle que l’on observe dans la politique ou les grandes entreprises ?

À l’heure où je vous réponds, j’apprends la démission de l’Américain Carlos Cordeiro, principale « oreille » de Gianni Infantino. Il reproche à son patron des décisions unilatérales et une absence de concertation. La maison FIFA brûle comme lors de la chute de l’Empire romain — alors qu’en réalité, elle se porte plutôt bien. Elle peut compter sur des réserves de plusieurs milliards de dollars. Alors pourquoi vendre une partie de la Coupe du monde à des privés ? L’intérêt est clairement ailleurs, il est d’ordre personnel. Infantino a tissé des liens solides avec des puissants, dont le Qatar, Trump et son entourage proche. C’est ce qu’on appelle une dissonance faible. Il est donc guidé par son propre intérêt, et non par celui du football et de son avenir. Mais le corollaire est que plus il est visible et s’expose, plus il s’isole : l’opposition de la très riche UEFA (55 fédérations) a entraîné celle de l’AFC (47) et de la Concacaf (35 reconnues), en attendant les prochaines. La FIFA en comptant 211, il est donc en minorité… mais il insiste. Il fait un peu penser au personnage de Citizen Kane et à sa soif illimitée de pouvoir. Le problème, c’est qu’il peut entraîner le monde dans sa dérive personnelle. Il est donc important de le stopper et de lui demander des comptes. À l’inverse de ce qu’il pense, le football, ce n’est pas lui, au sens égocentré du terme. Il a beau mettre des baskets blanches pour se moderniser, il est juste gênant — comme Trump, d’ailleurs, sur la photo de célébration de la victoire de l’Espagne. Élu depuis 2016, Infantino a déjà effectué trois mandats. C’est une limite réglementaire, me semble-t-il… à moins qu’il y ait une attaque programmée de ce qui correspond au Capitole en Suisse. Passage en force, ou ses conseillers ont-ils trouvé une faille juridique lui permettant de prolonger ? Le sport a les moyens de rendre le monde meilleur, de l’éclaircir, de le comprendre, d’anticiper l’avenir. La politique, dans son acception la plus contestable, l’obscurcit assez manifestement, l’instrumentalise et vise la rentabilité immédiate.

La FIFA revendique un rôle universel et neutre. Pourtant, les rapprochements assumés entre Gianni Infantino et Donald Trump ont brouillé cette image. Une institution sportive mondiale peut-elle encore prétendre à la neutralité lorsqu’elle entretient une telle proximité avec un pouvoir politique ?

Sur le plan historique, le sport n’a jamais été neutre. Le baron de Coubertin, le premier, a voulu un sport à son image, représentatif de ses valeurs de grand bourgeois occidental. En 1896 à Athènes, puis en 1900 et 1924 à Paris, il annonce la neutralité et l’équité sans y croire. Mais si l’on regarde de plus près, il veut un sport principalement fait pour les hommes — les femmes en sont exclues, car il décide en gros que c’est disgracieux qu’une femme se prête aux exercices sportifs —, tout comme il ignore les pays colonisés, de crainte que le sport ne les émancipe…

Trump et Infantino sont des exemples parfaits de souverains grotesques. On est saisi d’effroi par le ridicule et l’étrangeté de leur mode de gouvernance. Ils renforcent leur autorité uniquement par la multiplication des visibilités et l’explosion insensée des bilans carbone. Ce sont des acteurs incontournables et arbitraires d’un pouvoir qu’ils théâtralisent et rendent spectaculaire. Trump est pulsionnel, il aime être vu… jusqu’à être sur toutes les photos de célébration. Infantino, il l’a assez démontré, est animé par la recherche de la rentabilité absolue. On atteint nos limites de résilience, car ils ne sont plus risibles tant les conséquences sont destructrices et infamantes. Il apparaît clairement une dissonance entre le pouvoir illimité qu’ils exercent et la réalité de leurs compétences ou qualifications. Comme l’écrivait le philosophe Michel Foucault, on peut les apparenter à des clowns souverains : « ceci, je crois, n’est pas un accident dans l’histoire du pouvoir, ce n’est pas un raté de la mécanique ». Le ridicule devient donc une norme. Depuis Néron, l’histoire a donné des exemples, que ce soit en politique ou ailleurs. Et à chaque fois, c’est un désastre pour l’humanité. Ce sont des irresponsables, pour reprendre la terminologie de l’historien Johann Chapoutot… et ceux qui les élisent aussi.

Vous évoquez une « marchandisation » du football. Mais le véritable produit vendu aujourd’hui, est-ce encore le match… ou l’attention de plusieurs milliards de spectateurs, monétisée sous toutes ses formes ?

L’intérêt du jeu devient secondaire et accessoire, à l’inverse de l’intérêt pour les paris. Les Français ont misé un montant record d’1,3 milliard d’euros en paris sportifs pendant la Coupe du monde. C’est inquiétant. C’est désolant. C’est la tendance… sauf si l’on décide de contrer cette dynamique. Les joueurs sont clairement en danger en raison du rythme frénétique des compétitions. Mais le football est tellement universel qu’on n’est jamais à l’abri d’un beau moment magique et imprévisible. Il ne faut pas le manquer dans ce flux incessant.

Certains défendent cette évolution au nom du financement du développement du football mondial. D’autres y voient une fuite en avant. À partir de quel moment le modèle économique finit-il par dénaturer l’objet qu’il prétend protéger ?

Pour la Coupe du monde 2026, chacun a pu constater les efforts de la FIFA pour s’adapter à la culture nord-américaine : les pauses fraîcheur qui faussent l’intensité du jeu et le concept même d’aller au bout de l’épuisement propre aux épisodes légendaires de l’histoire de la Coupe du monde, la mi-temps interminable saturée de bruits pour la finale, etc. La réalisation des matchs est composée d’une majorité de plans rasants, penchés, de recadrages et décadrages, en plongée partielle ou totale et en mouvement perpétuel. Que des points de vue irréels, dont la nauséeuse caméra greffée à l’arbitre. Rien de niveau, rien d’équerre. C’est intéressant symboliquement : tout est bancal. Plusieurs hypothèses : soit les réalisateurs sont des concepteurs de jeu, plutôt spécialistes des divertissements et des concerts de stade ; soit ce sont des caméras sans opérateur, commandées à distance ou sensibles au moindre mouvement comme des dispositifs de surveillance ; soit les réalisateurs ne s’extraient pas des habitudes et des narratifs propres aux disciplines américaines (football US, baseball, basket) ; soit les réalisateurs et cadreurs sont touchés par l’hyperactivité et l’impatience propres au public américain (moins de 8 secondes d’attention). Par exemple, un match de NFL, c’est 11 minutes de jeu pour 100 minutes de publicité. Le football est désormais associé à une représentation agitée, brutale et précipitée depuis les années 2000. Les jeunes générations ont oublié que c’est un sport collectif d’attente, de stratégie et d’évitement.

Les critiques envers la FIFA se succèdent depuis plusieurs années : droits humains, environnement, inflation des compétitions, conflits d’intérêts, gouvernance. Pourquoi, malgré cette accumulation, le système semble-t-il plus solide que jamais ? Est-ce parce que personne n’a réellement intérêt à le remettre en cause ?

J’ai un peu répondu en amont. Ce que je peux ajouter, dans les grandes lignes : comme toute institution de pouvoir, la FIFA n’espère rien d’autre que continuer à exister, grâce à la complicité de collaborateurs passifs, inquiets de perdre leurs privilèges. Malgré l’affichage à grand renfort de communication de dispositifs Potemkine — campagnes pour la diversité, lutte contre les inégalités et le racisme, etc. —, l’institution vise à se débarrasser et à isoler les grains de sable qui menacent son fonctionnement ordinaire. C’est le phénomène « pas de vague ». Le résultat pervers, c’est qu’on culpabilise ceux qui dénoncent les dysfonctionnements. Au départ, on fait semblant de les écouter ; puis on les culpabilise en les rendant responsables de « casser le jouet » ; enfin, on les isole comme s’ils étaient atteints d’une maladie. Notre époque n’est pas propice aux lanceurs d’alerte.

Enfin, quelques jours seulement après la finale, Gianni Infantino propose de créer une structure commerciale valorisée autour de 20 milliards de dollars, ouverte à des investisseurs privés, avec parmi les partenaires évoqués un fonds lié à Joshua Kushner, proche de la famille Trump. La FIFA assure qu’elle conserverait le contrôle sportif, mais l’UEFA dénonce une privatisation du football mondial. Sommes-nous en train d’assister à un basculement historique où la Coupe du monde cesse d’être un patrimoine commun pour devenir un actif financier ? Et, au fond, qui possédera demain la Coupe du monde : les fédérations, les supporters… ou les investisseurs ?

Juste ajouter que, par sa gouvernance contestable démocratiquement, Infantino dresse un mur de brouillard entre les enjeux purement sportifs et les intérêts économiques. Je pense avoir répondu préalablement, et en partie, à cette question. Je vais donc me permettre d’aller vers une forme d’épure. Aujourd’hui, Franco Baresi est mort. On a oublié que des hommes bons comme lui ont joué au football. Capitaine Franco Baresi était imparfaitement exemplaire, d’une grande élégance qui manque évidemment à Infantino. C’est donc le jour pour partager cet extrait du livre de Federico Tavola, Pourquoi les fascistes n’aiment pas les spaghettis (éditions Istya & Cie). Dans un passage à la page 164, l’auteur — un physicien nucléaire — entreprend un voyage au Japon pour aider les enfants victimes de la catastrophe de Fukushima. Il est accompagné de ses chers amis, la légende milanaise, mais aussi de Toto Schillaci, Dino Baggio et Vitangelo Colombo. Voici l’extrait choisi, lorsqu’ils rencontrent un groupe d’enfants traumatisés : « C’est le bon moment. Franco s’approche d’un enfant au premier rang. Il fait rouler un ballon jusqu’à lui. L’enfant hésite. Donne un petit coup. Le ballon revient. Franco le frappe plus fort, droit au milieu du groupe. Le temps de deux rebonds, la retenue s’efface. Il ne reste que la joie. Les enfants courent, le terrain s’animent. Je suis saisi par une émotion qui m’échappe……ces âmes brisées. Et pourtant dans ce ballon qu’ils frappent, une joie immense. Les larmes me montent aux yeux. Je cours avec eux. Franco, Toto, Dino, Vitangelo – eux pleurent… ».

Et nous aussi, beaucoup pour Franco, aussi pour le football FIFA qui empêche le ballon de rouler en liberté.

Propos recueillis par Alain Jouve

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