Bad Bunny est l’un des artistes les plus populaires au monde, mais aussi l’un des plus politisés. En quoi son profil brouille-t-il les frontières traditionnelles entre divertissement, militantisme et identité nationale?
Contrairement à d’autres artistes qui succombent aux règles de l’industrie musicale des Etats Unis en se détachant de leurs origines, de leur culture et de leur langue, Bad Bunny emprunte le chemin inverse de manière activiste, ce qui le distingue et met encore plus en avant sa cause. Bad Bunny n’est pas le premier a porter l’activisme, d’autres artistes tels comme Beyoncé (2016) et Kendrick Lamar (2025) ont aussi politisé le Super Bowl. De plus, Bad Bunny semble avoir trouvé une recette de connexion avec des publics différents à travers le monde. C’est comme si son caractère unique lui donnait de la visibilité, et il utilise cette visibilité pour renforcer son caractère unique. Une chose nourrit l’autre. Enfin, il ajoute un ingrédient important à sa recette musicale : l’activisme anticolonial. En collaboration avec mes co-autrices, la Dre Belinda Zakrzewska (Univeristy of Birmingham) et la Dre Flavia Cardoso (Universidad del Desarrollo), nous étudions comment des célébrités comme Bad Bunny utilisent leurs plateformes musicales pour promouvoir cet activism anticolonial. Pour nous, l’activisme anticolonial de Bad Bunny est révéle dans sa participation ou engagement actif dans la musique et la politique ; en particulier, avec l’utilisation de campagnes vigoureuses pour provoquer un changement politique ou social.
Le Super Bowl a longtemps été un rituel de célébration de l’exceptionnalisme américain. Diriez-vous que le choix d’un artiste critique vis-à-vis de l’histoire coloniale des États-Unis marque un tournant dans la manière dont ce patriotisme s’exprime ?
Le choix de Bad Bunny par la NFL est avant tout un choix motivé par le profit. La controverse attire l’attention, crée du bruit et augmente l’intérêt. C’est ce que recherche la NFL : mettre en lumière une tension politique déjà existante aux États-Unis, où deux formes de patriotisme s’opposent — l’une qui exclut et l’autre qui cherche à unir les différences. En conséquence, le Super Bowl a été l’un des plus regardés de l’histoire, avec des recettes sans précédent, et un spot publicitaire de 30 secondes coûtant 8 millions de dollars. Avant tout, la recherche du profit est l’une des caractéristiques les plus marquantes de la société des États-Unis d’Amérique.
Comment interprétez-vous la stratégie de la National Football League : cherche-t-elle avant tout à élargir ses audiences ou à se repositionner symboliquement face aux transformations culturelles du pays ?
Au-delà de la recherche du profit par la controverse, le choix d’artistes noirs et latinos lors des dernières éditions du halftime montre à quel point la NFL cherche à élargir son audience à d’autres publics aux États-Unis, mais surtout dans d’autres pays. Nous observons, par exemple, l’organisation de matchs de la NFL dans des pays comme le Brésil en 2025 (un pays passionné par un autre sport, le football), et même un match prévu à Paris en 2026. Son objectif semble être de gagner en audience et de concurrencer d’autres sports, comme le football.
La controverse autour de Bad Bunny révèle-t-elle davantage des tensions autour de la culture latino aux États-Unis ou une polarisation politique plus large de l’espace médiatique ?
Cette controverse révèle un grave problème social porté par Trump et sa politique contre les Latinos et les étrangers en général. La controverse autour de Bad Bunny non seulement met en lumière ce problème mais aussi personnifie le débat, en créant un récit avec un conflit entre un protagoniste et un antagoniste (selon le point de vue). Cette controverse sert à la fois Trump, Bad Bunny et la NFL, chacun ayant ses propres intérêts.
Peut-on encore organiser aujourd’hui de grands événements sportifs « neutres », ou sont-ils devenus, par nature, des arènes d’expression politique et identitaire ?
Je pense qu’il est difficile d’être neutre dans un monde où les gens comprennent de plus en plus que vivre est un acte politique. Ce que nous mangeons, ce que nous portons, l’accès à l’éducation, au sport — tout est directement ou indirectement lié à la politique. Ainsi, les grands événements, pas seulement sportifs, sont de grandes scènes où les tensions politiques du moment devraient être de plus en plus présentes.
Propos recueillis par Alain Jouve

