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Pierra Menta : 40 ans au sommet


Lorsque Laurence et Guy Blanc lancent la première édition en 1986 à Arêches, station-village du Beaufortain située entre 730 et 2 300 mètres d’altitude, le ski français est alors davantage tourné vers le freestyle naissant, le monoski et les couleurs fluorescentes que vers les longues ascensions en peaux de phoque. Pourtant, le pari est immédiatement structurant : trois formats sont testés dès l’origine, de 4 000 à 7 000 mètres de dénivelé, avant d’opter rapidement pour un cumul de 10 000 mètres sur quatre jours. Le choix des compétiteurs est clair : la difficulté sera l’ADN de l’épreuve.

Quarante ans plus tard, la Pierra Menta s’est imposée comme un marqueur mondial du ski alpinisme. Elle figure dans le cercle très restreint des grandes courses européennes, aux côtés de la Patrouille des Glaciers en Suisse et du Trophée Mezzalama en Italie. Cette reconnaissance s’est construite progressivement. D’abord locale, avec une vingtaine d’équipes, l’épreuve change de dimension lorsque des formations étrangères s’alignent au départ, notamment les Italiens de la famille Boscacci, vecteurs d’une promotion internationale informelle mais décisive. La convivialité – hébergement et restauration partagés pendant quatre jours – devient un levier de fidélisation et d’attractivité unique sur le circuit.

L’événement franchit un nouveau cap en 2021 en accueillant les championnats du monde longue distance, sous l’égide de l’ISMF, fédération internationale créée en 2008. Cette 40e édition servira à nouveau de support mondial, confirmant son positionnement stratégique dans un calendrier international désormais structuré par des circuits nationaux, des équipes professionnelles et des partenariats institutionnels solides. Depuis deux décennies, la Région Auvergne-Rhône-Alpes accompagne la production audiovisuelle, passée des DVD aux retransmissions en direct par drones. Les images de la course circulent aujourd’hui bien au-delà des Alpes, contribuant à installer la marque Pierra Menta dans l’écosystème global des sports d’endurance.

Un modèle face au défi olympique

L’année 2026 marquera l’entrée officielle du ski alpinisme aux Jeux olympiques d’hiver, avec un choix controversé : le sprint, format de trois à quatre minutes disputé en stade. Ce virage, dicté par des impératifs de lisibilité télévisuelle et de compacité, ne fait pas l’unanimité parmi les acteurs historiques de la discipline. William Bon Mardion, champion du monde par équipe et vainqueur de l’édition 2025 avec Xavier Gachet, revendique un engagement assumé sur les longues distances, soulignant l’écart physiologique et technique entre une épreuve de 3 minutes et une course dépassant l’heure, voire plusieurs jours pour les formats à étapes. Même analyse chez Lorna Bonnel, lauréate 2025 avec Axelle Gachet-Mollaret, qui rappelle que l’essence du ski alpinisme repose sur l’endurance, la technicité en terrain naturel et la progression en arêtes, dimensions absentes du sprint olympique.

Le débat dépasse la simple opposition de formats. Il pose la question de la trajectoire d’un sport en pleine mutation. La Pierra Menta revendique une pratique grand public exigeante, réunissant sur la même ligne les meilleurs mondiaux et des amateurs entraînés. Environ 200 équipes participent chaque année, soit près de 400 athlètes, auxquels s’ajoutent bénévoles, partenaires et milliers de spectateurs répartis sur les crêtes du Grand Mont. L’épreuve a également développé un format jeunes sur deux jours afin de renouveler son vivier, en s’appuyant sur des figures emblématiques comme Kilian Jornet ou Matéo Jacquemoud, passés par les catégories espoirs avant d’exploser au plus haut niveau.

À Arêches-Beaufort, la stratégie consiste à élargir sans diluer. Les grandes courses européennes ont ainsi lancé un circuit spécifique pour les jeunes, tandis que la Pierra Menta développe des formats inspirés de l’“Étape du Tour”, avec des journées autour de 1 800 mètres de dénivelé, pour répondre à la demande croissante des pratiquants d’endurance issus du trail et du cyclisme. L’objectif n’est pas de s’opposer au modèle olympique, mais d’affirmer une complémentarité.

À l’heure où le ski alpinisme entre dans une nouvelle ère médiatique, la 40e Pierra Menta agit comme un révélateur. Elle incarne un patrimoine sportif ancré dans le Beaufortain, une économie locale structurée autour d’un événement international et une vision exigeante de la montagne. Quatre décennies après sa création, l’épreuve savoyarde reste fidèle à son moteur initial : faire coexister élite mondiale et passionnés, sur des parcours qui dépassent les 10 000 mètres de dénivelé et plusieurs heures d’effort cumulé. Une fidélité à l’endurance qui, dans un paysage sportif en quête de formats courts et spectaculaires, constitue en soi un positionnement singulier.

Alain Jouve



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