Le constat tient en une phrase : le discours haineux dans le sport n’est plus un incident isolé, c’est un phénomène structurel. Le rapport du groupe de coordination ouverte (OMC) « Lutte contre les discours haineux dans le sport », publié le 5 octobre, réunit vingt mois de travaux menés sous le plan de travail de l’Union pour le sport 2024-2027. Une enquête auprès des États membres, quatre groupes thématiques, des observateurs permanents — dont le Bureau européen des comités olympiques — et un document final signé par un collège de rédaction issu de cinq pays.
Ce que le rapport décrit d’abord, c’est une contamination croisée entre deux mondes qu’on traitait séparément. Un incident en tribune devient en quelques minutes un flux de commentaires ; un harcèlement en ligne produit des effets bien réels sur un athlète, un arbitre, un jeune licencié. Les auteurs parlent d’un « caractère hybride » qui accroît à la fois l’ampleur et l’impact du phénomène. Cette articulation, rarement documentée, constitue l’apport principal du texte.
Le deuxième constat est un trou dans la mesure. La sous-déclaration est massive, particulièrement chez les amateurs et les jeunes. Trois motifs reviennent : la crainte des représailles, la méfiance envers les canaux de signalement, et la banalisation. Le rapport cite une étude danaise sur le football organisé, qui éclaire le mécanisme : 15 à 35 % des groupes concernés — femmes, personnes LGBTIQ+, minorités ethniques — déclarent une exposition fréquente à des propos discriminatoires, mais la majorité de ces personnes ne signalent rien. Le motif le plus courant n’est pas la peur : c’est la conviction que ce langage fait « partie de la culture ». Le rapport en tire une formule qui vaut d’être retenue : l’acceptation passive n’est pas une position neutre, c’est une condition favorable au discours haineux.
Ce que les données disponibles montrent, quand elles existent
Là où des dispositifs de surveillance existent, les chiffres existent aussi. L’UEFA suit les compétitions finales de ses seize épreuves : lors de l’Euro féminin 2025, 1 901 publications abusives ont été identifiées, dont 359 (19,1 %) remplissaient les conditions d’un signalement direct aux plateformes — 66,6 % de ces signalements ont donné lieu à une action. La répartition des cibles est instructive : 67,3 % des publications signalées visaient des joueuses, 5,3 % des entraîneurs, 25,6 % des comptes d’équipe, 1,8 % des arbitres.
World Athletics, de son côté, a suivi les comptes de 1 917 participants aux Jeux de Paris, soit douze fois l’échantillon de Tokyo, et relevé 809 publications abusives vérifiées. Le racisme et les abus à caractère sexuel représentent ensemble plus de 48 % des contenus détectés. Deux athlètes concentrent à eux seuls 82 % de l’ensemble des abus identifiés — une asymétrie qui dit à quel point le phénomène est concentré et ciblé.
Le rapport ne se contente pas de compiler. Il distingue trois registres d’intervention — pénal, administratif et disciplinaire — et pointe leur articulation défaillante. Le pénal est réservé aux formes les plus graves, avec un seuil de preuve élevé. L’administratif, plus rapide, reste conçu pour la gestion des enceintes : les condamnations administratives liées à des discours haineux en ligne dans le contexte sportif demeurent rares. Le disciplinaire, propre aux fédérations, permet d’agir vite, y compris sur des comportements qui n’atteignent pas le seuil pénal. Mais rien ne garantit que les trois se parlent.
Cinq recommandations, aucune obligation
Le rapport formule neuf axes, que l’on peut ramener à cinq chantiers : gouvernance et responsabilité dans les organisations sportives ; signalement et collecte de données ; environnement numérique ; soutien aux victimes ; prévention, éducation et changement culturel.
Sur le premier, le texte est ferme : le fait de ne pas réagir à un comportement discriminatoire doit être reconnu comme un problème de gouvernance, parce qu’il alimente la banalisation et la sous-déclaration. Il recommande des codes de conduite applicables à tous — joueurs, supporters, bénévoles, parents — et, pour les cas sensibles, la création d’organes disciplinaires centralisés et indépendants.
Sur le numérique, la proposition la plus concrète concerne le statut de signalement fiable prévu par le règlement sur les services numériques : les fédérations reconnues et des représentants de clubs formés devraient y être formellement intégrés, avec des canaux d’escalade rapide pendant les grandes compétitions. Le texte insiste sur un point qui distingue son approche : la collaboration proactive plutôt que la suppression réactive, avec des réglages de protection par défaut pour les profils vulnérables.
Le rapport consacre enfin un développement à l’intelligence artificielle qui mérite l’attention. Les outils automatisés peuvent aider à détecter et à suivre, mais leur usage doit rester sous supervision humaine et conforme au RGPD comme au règlement européen sur l’intelligence artificielle. Selon les caractéristiques du système, une application de détection automatique peut relever des systèmes à haut risque — donc d’obligations renforcées en matière de transparence, de gouvernance des données et de contrôle humain. La recommandation retenue est celle de modèles hybrides, combinant automatisation et évaluation humaine, formalisés par des procédures documentées.
Reste la limite que le rapport énonce lui-même, et qui commande tout le reste : aucune de ces recommandations n’est contraignante. Le texte s’appuie sur la subsidiarité et le respect des compétences nationales en matière de sport. Il invite à une attention politique accrue plutôt qu’il ne fixe d’obligations, et il souligne que l’absence de définition harmonisée du discours haineux dans le sport produit des niveaux de protection inégaux entre juridictions — un problème aigu dans l’espace numérique, où les contenus traversent les frontières plus vite que les procédures.
AJ
Rappel du contexte avec Teddy Riner. Teddy Riner avait déclaré le 16 septembre dans Stade 2 son « angoisse » face à la montée de l’extrême droite en France. Cette prise de position a déclenché une vague d’attaques sur X et Instagram, notamment de la part de comptes et médias proches de l’extrême droite. Le judoka a réagi le 24 septembre : il a distingué le débat légitime de la haine et du racisme, annoncé documenter les propos haineux et évoqué d’éventuelles suites judiciaires. L’enquête a été confiée à l’Office central de lutte contre les crimes contre l’humanité et les crimes de haine.
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