Le communiqué est arrivé jeudi 6 août, sec et sans ambiguïté : les 55 fédérations membres de l’UEFA ne participeront à aucune compétition organisée par la FIFA tant que leurs conditions ne seront pas remplies. Rien de nouveau en apparence, puisque l’instance européenne avait déjà voté ce boycott fin juillet. Sauf que dans l’intervalle, Gianni Infantino a retiré le projet qui avait mis le feu aux poudres. L’UEFA, elle, ne désarme pas. Et c’est précisément ce refus de désescalade qui mérite d’être décortiqué.
Un projet à 20 milliards de dollars qui a tout déclenché
Tout part d’une annonce faite le 28 juillet. La FIFA dévoile son intention de créer une filiale commerciale, la FIFA Forward Enterprise, chargée de récupérer les droits de diffusion, le sponsoring, la billetterie et l’organisation opérationnelle des Coupes du monde masculine, féminine et des clubs. Le montage prévoit de céder environ 20 % du capital de cette nouvelle entité à des investisseurs extérieurs, sur la base d’une valorisation initiale de 20 milliards de dollars, pour lever jusqu’à 4,2 milliards. La banque J.P. Morgan pilote l’opération côté financier. Parmi les investisseurs pressentis figure un fonds lancé par Joshua Kushner, dont le frère Jared est le gendre de Donald Trump, un détail qui n’échappe à personne compte tenu de la proximité affichée entre le président américain et Infantino pendant tout le Mondial 2026.
Sur le papier, l’argument financier tient la route : la FIFA promet de porter à 10 milliards de dollars le financement du développement du football sur quatre ans, avec un bonus de 20 millions par fédération membre. Elle jure aussi conserver un contrôle exclusif sur la gouvernance et le calendrier sportif, les investisseurs n’obtenant que des parts minoritaires sans droit de décision. Mais le calendrier serré de l’opération, avec des fonds déjà prêts à être transférés dès octobre selon Sky News, coïncide de façon troublante avec l’élection présidentielle de la FIFA prévue en mars 2027, à laquelle Infantino se représente. L’UEFA n’a pas manqué de le souligner en accusant la FIFA de vouloir « s’enrichir et enrichir ses amis ».
Face à la fronde, portée aussi par plusieurs grandes fédérations non européennes, Infantino a fini par retirer son projet le 1er août, évoquant des « divisions » contraires à l’objectif initial. Un revirement en apparence complet.
Pourquoi le retrait du projet ne suffit pas
C’est là que le dossier bascule d’un simple différend financier à un rapport de force politique. L’UEFA pose deux conditions pour lever son boycott : que le projet soit définitivement enterré, ce qui est désormais acquis, et qu’une garantie ferme empêche toute tentative similaire à l’avenir. Cette seconde exigence n’a, selon elle, reçu aucune réponse satisfaisante. Pire, la direction de la FIFA a réuni ses cadres au Maroc début août pour présenter des excuses tout en réaffirmant son plein soutien au président. Une manœuvre immédiatement retournée contre elle par l’UEFA, qui a répondu que l’avis de « quelques personnes employées par le président de la FIFA, et dont la carrière dépend de ses faveurs », ne changeait rien à sa position. L’instance européenne l’a formulé sans détour : elle a perdu confiance dans la présidence de Gianni Infantino. Le vrai objet du bras de fer n’est donc plus le montage financier abandonné, mais la légitimité du dirigeant lui-même.
L’UEFA dispose d’un levier que peu d’autres confédérations peuvent revendiquer. Ses sélections occupaient six des dix premières places du classement FIFA au sortir du dernier Mondial, six des huit quarts de finale et trois des quatre demi-finales. Priver la FIFA de ces équipes reviendrait à vider ses compétitions de leur intérêt sportif et commercial. Le premier test grandeur nature arrive vite, avec la Coupe du monde féminine U20 que la Pologne doit accueillir dès le 5 septembre, avant l’échéance bien plus lourde de la Coupe du monde féminine 2027 au Brésil.
Ce conflit ne doit pas être confondu avec les appels au boycott géopolitique qui avaient circulé en Allemagne en début d’année, motivés par l’hostilité à la politique de Donald Trump sur le Groenland et les droits de douane, et finalement écartés par la fédération allemande comme par la Fédération française présidée par Philippe Diallo. Cette fois, ce n’est pas une poignée de dirigeants nationaux qui s’agace d’un contexte politique extérieur au football. C’est l’institution qui gouverne le football européen, dans son ensemble, qui conteste frontalement la direction de l’instance mondiale. Pour Infantino, à sept mois d’un scrutin où il briguait jusqu’ici une réélection sans obstacle apparent, la menace est d’un tout autre calibre.
Alain Jouve
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