Le mouvement est subtil, mais il est stratégique. En annonçant l’évolution du rôle d’Ivan Ljubičić et l’arrivée de Gilles Simon à la tête de la Haute Performance, la Fédération Française de Tennis ne se contente pas de modifier un organigramme. Elle ajuste son dispositif à un moment où le tennis mondial se transforme vite, sous l’effet de la concurrence entre circuits, de la montée en puissance des grands tournois, de la question de la représentation des joueurs et d’une exigence toujours plus forte autour de la formation des élites. En clair, la FFT distingue davantage deux terrains de jeu qui se répondent sans se confondre : l’influence internationale d’un côté, l’accompagnement quotidien des talents de l’autre.
Ivan Ljubičić reste dans la maison fédérale, mais son rôle change de nature. Présent depuis la fin de l’année 2022, l’ancien numéro 3 mondial, longtemps associé au plus haut niveau comme joueur puis comme entraîneur de Roger Federer, avait été recruté pour apporter une vision extérieure, internationale et exigeante au tennis français. Il devient désormais conseiller spécial du président Gilles Moretton. Ses missions porteront sur les relations avec les joueurs et les joueuses des circuits professionnels, sur les dossiers internationaux et sur les équilibres du haut niveau français, notamment dans le contexte du Grand Slam Player Council récemment annoncé.
Cette évolution intervient alors que la FFT demeure l’une des fédérations sportives les plus puissantes du pays. Elle revendique 7 000 clubs affiliés, 100 000 bénévoles et 1 282 776 licenciés au 3 août 2026, un socle considérable pour une discipline dont le modèle repose à la fois sur la pratique de masse, la formation, l’événementiel et la haute performance. Le sujet, pour la Fédération, n’est donc pas seulement de produire quelques trajectoires individuelles vers le très haut niveau. Il est de faire mieux circuler ses ressources, ses expertises, ses lieux d’entraînement et ses anciens champions, afin de transformer un volume de pratique exceptionnel en résultats plus réguliers au sommet du tennis professionnel.
Simon, le terrain d’abord
La nomination de Gilles Simon répond à cette logique. L’ancien joueur, vainqueur de 14 titres ATP en simple et membre du top 10 mondial à son meilleur niveau, arrive avec un profil très identifié : celui d’un compétiteur qui a construit sa carrière sur la lucidité tactique, la rigueur et une compréhension fine des exigences du circuit. Son rôle de Directeur de la Haute Performance sera centré sur l’accompagnement des joueurs et joueuses à fort potentiel, avec une présence renforcée au sein des deux centres nationaux d’entraînement de la FFT, à Paris et à Poitiers. Le message est clair : la haute performance ne se décrète pas depuis un bureau, elle se travaille au contact des athlètes, des entraîneurs, des capitaines, des staffs et des environnements de compétition.

Le choix de Gilles Simon porte aussi une dimension symbolique. À 41 ans en 2026, l’ancien numéro 6 mondial appartient à une génération qui a longtemps maintenu le tennis masculin français dans les hauteurs du circuit, aux côtés de Jo-Wilfried Tsonga, Gaël Monfils et Richard Gasquet. Cette génération n’a pas offert à la France le titre du Grand Chelem que le pays attend depuis Yannick Noah en 1983, mais elle a installé une culture de très haut niveau, une régularité dans l’élite et une connaissance intime des standards internationaux. En confiant à Simon une mission de transmission, la FFT tente de capitaliser sur cette expérience avant qu’elle ne se dilue. C’est un enjeu majeur pour toutes les fédérations : savoir convertir les carrières d’exception en capital collectif.
Dans les faits, Simon ne travaillera pas seul. La FFT insiste sur une organisation collective, articulée avec la Direction technique nationale, les capitaines des équipes de France masculines et féminines, les équipes des CNE et les relais territoriaux. D’autres anciens champions français pourraient aussi venir l’épauler. Cette précision est importante, car elle évite de personnaliser à l’excès un sujet structurel. Le haut niveau ne repose plus sur une seule figure providentielle. Il suppose une chaîne complète : identification, accompagnement, planification, exposition à la compétition, gestion mentale, préparation physique, relation avec les entourages, calendrier, passage du junior au professionnel. La valeur ajoutée de Simon sera donc moins dans un titre que dans sa capacité à s’insérer dans cet écosystème sans l’écraser.
Une Fédération en quête d’impact
Pour la FFT, l’enjeu dépasse le seul terrain sportif. Le haut niveau nourrit l’attractivité de la pratique, la puissance des événements, la visibilité médiatique et, plus largement, la place du tennis français dans un marché mondial ultra-concurrentiel. Roland-Garros donne à la Fédération un actif incomparable, mais cet actif ne suffit pas à garantir la densité de champions. À l’inverse, une génération performante renforce tout l’édifice : elle inspire les clubs, attire les partenaires, soutient les audiences et donne du relief aux investissements consentis dans la formation.
C’est là que le tandem Ljubičić-Simon peut prendre son sens. Au Croate, les enjeux d’influence, de réseau, de compréhension des rapports de force internationaux et de dialogue avec les meilleurs joueurs du monde. Au Français, le quotidien de la performance, la transmission, le rapport au terrain et l’accompagnement des talents dans leur passage vers le circuit professionnel. La formule n’est pas spectaculaire en apparence, mais elle répond à une nécessité contemporaine : une fédération moderne doit être capable d’agir simultanément dans les couloirs du pouvoir sportif mondial et sur les courts d’entraînement.
La FFT prend soin de souligner la continuité. Gilles Moretton remercie Ivan Ljubičić pour son engagement depuis son arrivée à la Fédération et présente l’évolution de son rôle comme une décision construite avec lui. Il accueille Gilles Simon en mettant en avant son expérience du très haut niveau et sa volonté de transmettre. Les mots sont maîtrisés, presque prudents, mais l’arrière-plan est plus ambitieux et vise à renforcer l’accompagnement des meilleurs potentiels français dans un moment où la concurrence internationale ne laisse plus beaucoup de place aux organisations approximatives.
Cette réorganisation devra désormais produire des effets visibles. Non pas immédiatement, car la haute performance se juge rarement à l’échelle d’une saison, mais dans la capacité de la FFT à faire émerger plus régulièrement des joueurs et joueuses capables de s’installer durablement dans les grands tableaux, puis dans les deuxièmes semaines des tournois majeurs.
AJ
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