À Dijon, Lapierre joue désormais une part de son histoire industrielle. Mercredi 5 août, après information et consultation de son Comité social et économique, Cycles Lapierre a déposé auprès du tribunal de commerce de Dijon une demande d’ouverture de redressement judiciaire. L’audience est prévue le 25 août. Le mot est lourd, surtout pour une marque qui appartient au paysage français du cycle depuis 1946, mais la direction insiste sur un point central : il ne s’agit pas d’une liquidation. L’objectif est de gagner du temps, de protéger l’exploitation, de finaliser un plan de continuation et d’ouvrir le capital à un investisseur industriel ou financier.
Lapierre est une marque de 80 ans. Une implantation historique à Dijon, 106 collaborateurs, 99,1 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2025 et un réseau de plus de 800 revendeurs. C’est aussi un nom familier du cyclisme français, passé par le très haut niveau, les pelotons professionnels, le VTT, la route, puis le vélo à assistance électrique.
On le sait, le marché du cycle est encore convalescent après les excès des années Covid… Le dossier Lapierre reflète la fragilité d’un secteur qui a connu, en quelques exercices, l’euphorie de la demande, l’engorgement des stocks, la guerre des promotions et l’érosion brutale des marges.
Le choc du marché
La crise qui rattrape Lapierre n’est pas née d’un seul accident. Elle s’inscrit dans un retournement plus large du vélo en Europe. Après le pic de consommation observé pendant et immédiatement après la pandémie, les fabricants, distributeurs et détaillants se sont retrouvés avec des volumes trop élevés, des stocks coûteux et une demande revenue à des niveaux plus ordinaires. En France, le marché du cycle a encore reculé en valeur en 2025, dans un environnement marqué par l’attentisme des consommateurs et la pression sur les prix. L’Union Sport & Cycle a chiffré ce recul à 4,8 % par rapport à 2024, signe d’un secteur toujours en phase d’ajustement après plusieurs années de déséquilibre.
Lapierre a subi cette lame de fond avec une difficulté supplémentaire : la fragilité de son actionnaire. La marque dijonnaise appartient à Accell Group, géant néerlandais du cycle également propriétaire de Haibike, Winora ou Babboe. Or le groupe a lui-même été pris dans la crise du marché, sur fond d’endettement élevé, de stocks difficiles à absorber et de restructuration financière. Ces derniers mois, plusieurs publications spécialisées ont souligné la situation délicate d’Accell, engagé dans une opération de désendettement massive et dans une réorganisation de son périmètre.
Pour Lapierre, la rupture est donc autant financière que stratégique. La disparition du soutien du groupe Accell oblige la société à reconstruire seule son avenir, avec ses propres moyens, ses propres équilibres et une gouvernance à clarifier. La direction défend néanmoins l’idée d’un redressement déjà engagé sur le plan opérationnel. Les stocks de produits finis ont été réduits de près de 47 % entre fin 2023 et fin 2024. La perte d’exploitation a diminué de 41 % entre 2024 et 2025. Les premiers mois de 2026 ont également laissé apparaître une amélioration des marges. Autrement dit, le cœur industriel et commercial n’est pas présenté comme condamné ; c’est la trésorerie qui n’a pas encore suivi le rythme de l’assainissement.
L’indépendance comme horizon
La demande de redressement judiciaire vise à créer un cadre protecteur. Si le tribunal l’ouvre, la période d’observation permettra à Lapierre de poursuivre son activité tout en consolidant son plan. Dans ce type de dossier, le temps devient un actif stratégique : il permet de stabiliser la relation avec les fournisseurs, de rassurer les clients, de tenir les lignes logistiques, de préserver le réseau de distribution et de conduire une recherche d’investisseur sans être acculé par l’urgence de trésorerie. Pour la marque, qui s’appuie sur plus de 800 revendeurs, la continuité commerciale sera décisive. Le risque, dans le cycle, n’est pas seulement comptable… il touche aussi très vite la confiance du réseau, la disponibilité produit, les délais, le service après-vente et la capacité à préparer les collections suivantes.
La priorité affichée par la marque est claire : construire un plan de continuation et faire entrer un partenaire capable de soutenir durablement l’entreprise. Cet investisseur pourra être industriel, avec une logique de consolidation ou de complément de gamme, ou financier, à condition d’apporter plus qu’un simple relais de trésorerie. Lapierre cherche une solution qui lui rende une autonomie commerciale, opérationnelle et financière.
Après des années passées dans le giron d’un groupe européen, la marque veut retrouver une trajectoire lisible, ancrée à Dijon, mais assez robuste pour rester dans la course sur un marché devenu plus sélectif.
La mobilisation locale s’organise déjà autour de cette équation. La Préfecture, les services de l’État, la Région Bourgogne-Franche-Comté, Dijon Métropole, la Ville de Dijon, les banques, les grands clients, les distributeurs, les fournisseurs et les partenaires logistiques sont sollicités. Cette coalition ne remplacera pas l’investissement privé, mais elle peut peser dans la sécurisation d’un plan. À Dijon, Lapierre n’est pas une enseigne abstraite. C’est une entreprise industrielle, un employeur, un savoir-faire, un symbole économique local et une marque dont la notoriété dépasse largement la Bourgogne.
William Perrier, directeur général de Cycles Lapierre, assume le ton du combat. « Nous ne déposons pas cette demande pour renoncer. Nous la déposons pour nous donner les moyens de nous battre. Une page de notre histoire s’est tournée ; l’avenir de Lapierre doit maintenant s’écrire pour Lapierre, avec son identité, ses équipes et son ancrage à Dijon », explique-t-il. Le dirigeant dit avoir « confiance dans l’ouverture de cette procédure », estimant que les conditions sont réunies pour donner à l’entreprise le temps de finaliser son plan, retrouver son indépendance et accueillir un investisseur. « Lapierre, ce sont 80 ans de savoir-faire, 106 collaborateurs, près de 100 millions d’euros de chiffre d’affaires et plus de 800 revendeurs. Nous allons nous battre pour préserver le maximum d’emplois et faire vivre cette histoire à Dijon. »
L’audience du 25 août sera donc une étape majeure, mais pas un aboutissement. Elle dira si Lapierre peut entrer dans cette période de respiration judiciaire dont la marque veut faire le point de départ d’un nouveau chapitre.
Alain Jouve
Légende Photo : Marc Madiot – 21.01.2014 – Présentation de l’equipe FDJ – Saison 2014 -Paris Photo : Gautier Demouveaux / Icon Sport.
William Perrier, directeur général de Cycles Lapierre
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